Vous avez dit consensus?

Bertrand Vergely, « Surprise aux Etats généraux de la bioéthique : la PMA se révèle beaucoup moins consensuelle que prévu », Atlantico, 06/06/2018.

Bertrand Vergely

Atlantico – Au vu du rapport sur la bioéthique, la PMA est loin de faire consensus. Pourtant l’intérêt qu’elle suscite a mobilisé un quart des 250 réunions organisées dans toute la France et près de la moitié des 65.000 contributions sur INTERNET. Comment expliquer cette absence de consensus, plutôt inattendue ? Que révèle-t-elle ?

Bertrand Vergely – Cette nouvelle est surprenante. Sauf erreur de ma part, lors d’un récent sondage publié par France Info il était question de 75% de Françaises et de Français favorables au mariage pour tous, de 63% d’entre eux favorables à la PMA pour les couples stériles,  les couples de femmes et les femmes seules, enfin  de 58% favorables à la GPA pour les couples d’hommes. Or, première nouvelle, en ce qui concerne la PMA voilà que les positions adverses s’équilibrent. Les partisans de la PMA ne flirtent plus avec la barre des 60%.

Un élément et non des moindres explique ce changement : le passage de la PMA dans le cadre du mariage pour tous à la PMA vue hors mariage pour tous. Quand le débat sur le mariage pour tous a eu lieu, le problème majeur était celui de la tolérance. Quand on était tolérant on était pour le mariage, la PMA et la GPA sans distinction, l’important alors étant d’être contre ceux qui étaient contre le mariage. De sorte, qu’au nom de la tolérance, on défendait tout, mariage, PMA GPA.

Aujourd’hui le décor a changé. La PMA qui était attelée au mariage pour tous est désormais pensée pour elle-même. Ce qui modifie tout. On était dans l’idéologie, le combat pour la tolérance. Maintenant il s’agit d’être dans la réalité. Or, qu’est-ce qui apparaît quand tel est le cas ? La froideur. Une froideur glaciale. Un enfant, cela implique un père et une mère qui font naître cet enfant dans la tendresse et l’amour. Deux femmes à l’origine d’une enfant, même s’il y a de l’amour, cela sent le père absent et la solitude. En guise de père un donneur anonyme, c’est violent. Dans un monde qui tend à la déshumanisation complète des relations humaines, c’est une déshumanisation de plus, là où il serait heureux qu’il y en ait une de moins.

Enfin, il y a le fait que l’enfant se fabrique non pas dans la couche nuptiale mais de façon chirurgicale à l’hôpital. Pas de père. L’hôpital. L’anonymat. « Pauvre gosse » se disent ceux et celles que ces images heurtent. Quel départ dans la vie! Les parents boivent. Les enfants trinquent. Le mariage pour tous est en train de passer du principe de plaisir au principe de réalité. Il était dans la stratosphère. Il retourne dans l’atmosphère.

C’est manifestement ce que révèle l’absence de consensus à propos de la PMA. Après le champagne de la victoire, le dégrisement. S’il y a la tolérance il y a la faisabilité de la tolérance. Quand les bonnes intentions sont confrontées à la réalité on passe toujours des bonnes intentions à l’enfer des bonnes intentions. Quand on veut la PMA il faut apprendre à gérer la froideur, l’absence de père, l’anonymat et l’hôpital en guise de nid d’amour. Pas simple. L’enfant n’est pas un droit mais une personne.

Les partisans de la PMA pour couples de même sexe ont tendance à l’oublier. Cet oubli choque. Si le législateur vote la PMA il sacrifiera l’enfant comme personne à l’enfant comme droit. Sourdement ce sacrifice commence à heurter les consciences. En outre l’idée de PMA commence à mettre mal à l’aise. Quand un homme et une femme ne peuvent pas voir d’enfant il s’agit là d’une stérilité. Quand deux hommes et deux femmes ne peuvent pas avoir d’enfant il s’agit l’à d’une impossibilité. Quand une femme seule désire avoir un enfant toute seule il s’agit là d’un fantasme.

La future loi sur la PMA propose de tout mettre dans le même sac sous prétexte d’égalité. Cela ne va pas. La stérilité, l’impossibilité et le fantasme ne relèvent pas du même ordre. En faisant comme si c’était le cas, on crée un malaise. Quand on n’est pas dans l’ivresse de la tolérance on ne peut que se sentir floué. Les partisans du mariage pour tous pensent que celui-ci n’a pas d’envers, la tolérance étant bonne en soi. La société découvre aujourd’hui cet envers à travers la froideur, la violence et le mensonge. D’où la baisse d’enthousiasme pour la PMA.

Bertrand Vergely est philosophe.

Bruno Retailleau

« Je pense qu’il y a une question de la marchandisation », Public Sénat, 07/06/2018.

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Après plusieurs semaines de consultation, le rapport de synthèse des États généraux de la bioéthique a été rendu public mardi. Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, rappelle son opposition sur la PMA, et met en garde contre une division de la société.

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Le rapport de synthèse des Etats Généraux de la bioéthique a été remis mardi. Il révèle notamment des points de friction sur la question de la PMA pour toutes, une des promesses de campagne d’Emmanuel Macron.

« Il y a une promesse de campagne, mais une autre promesse de campagne qui est d’essayer de réunir la société française. Or c’est une question qui divise. On est dans une société qui est fracturée. Est-ce qu’il faut la diviser un peu plus ? » interroge Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat.

« Je pense que ça fait partie des débats où on observe un déplacement du clivage ». Le sénateur cite notamment Michel Onfray, José Bové et le journal Charly Hebdo qui se sont prononcés contre la PMA. « Ça pose un certain nombre de problèmes » soulève-t-il.

« Moi je n’ignore pas que le désir d’enfant peut créer une souffrance. Est-ce que au nom de ce désir, de cette souffrance, il faut cacher les problèmes que peut poser la PMA pour toutes ? Moi je ne le pense pas » décrète Bruno Retailleau avant d’argumenter : « Je pense qu’il y a une question de la marchandisation. Je pense qu’une fois que vous aurez, au nom de l’égalité, donné le droit à des femmes vivant seules, d’avoir cette procréation médicalement assistée, vous serez amené pour les couples d’hommes, à la GPA ».

« Moi je ne suis pas favorable. Et puis il y a le rapport à la technique. Ce n’est pas parce que la technique permet quelque chose qu’il faut automatiquement le légaliser. Et je pense que bien sûr, il y a des désirs personnels, mais ils doivent toujours être mis en balance avec non pas le droit à l’enfant, mais le droit de l’enfant, qui est un droit imprescriptible » tranche-t-il.

Ce que ne dit pas le CCNE

« Extension de la PMA : ce que ne dit pas le CCNE », Le Salon beige, 08/06/2018

PMA LGBT

Les résultats de la consultation en ligne que le Pr Delfraissy, président du CCNE, se garde bien de publier, mais que La Manif Pour Tous a intégralement relevés (1256 propositions, 27 519 arguments, 318 000 votes et « like » de soutien aux arguments postés). Ici une 1ère partie, sur la PMA sans père :

Les propositions du CCNE nettement plus discutées que les autres

Les deux premières propositions, faites par le CCNE, sont celles qui ont suscité le plus d’arguments et de votes « pour » ou « contre » la PMA sans père alors qu’il s’agissait d’un constat. Les résultats correspondent à ceux de la question « pour » ou « contre » la PMA sans père posée plus directement (elle se situe plus loin sur le site et réitérée plusieurs fois) : la plus votée obtient 69,59% d’arguments « contre » avec 81,35% des soutiens, et 78,66% d’arguments « contre » avec 88,11% des soutiens pour la 2e.

Des arguments massivement contre l’évolution de la PMA, quelle que soit la forme des questions

À toutes les propositions en faveur de l’évolution de la PMA, 66 à 90% environ argumentent « contre » (avec 1 exception à 55%) et 69 à 90% soutiennent ces arguments « contre » (exemples : « Ouvrir l’AMP aux femmes seules et aux couples de femmes » ; « PMA pour toutes » ; Sortir la PMA du cadre strictement médical de lutte contre l’infertilité » ; « PMA : un projet de parentalité ») A toutes les propositions défavorables à l’évolution de la PMA, 80% environ argumentent « pour » ou soutiennent ces arguments « pour » (exemples : « Maintien de l’interdiction de la PMA ; de la GPA » ; « La PMA doit rester un acte médical de traitement contre l’infertilité » ; « La PMA pour toutes n’a plus grand chose de médical ni d’éthique »)

Prise en charge de la PMA pour les femmes sans partenaire masculin : un consensus « contre »

En ce qui concerne le remboursement de la PMA pour les femmes seules ou en couple avec une autre femme, l’opposition est également massive : elle s’exprime en particulier avec la question « Définir les conditions de remboursement des techniques d’AMP » qui obtient 81,02% d’arguments « contre » et 92,75% des soutiens.

Rôle du père, projet de « parentalité » : des résultats plus mitigés

Sur les sujets autour de la PMA, les divergences sont plus complexes : sur le rôle (en fait l’importance) du père, 80% argumentent « pour » et 90,98% soutiennent ces arguments « pour », mais sur l’interdiction de la PMA, 50% seulement sont « pour » avec 90,98% des soutiens cependant. Les répondants ne sont donc pas opposés à la PMA, mais à la PMA sans père. Sur la proposition « PMA, un projet de parentalité », la proportion de mitigés est cette fois-ci la première : 79,57% d’arguments mitigés et 69,86% de soutiens à ces arguments. Les « contre » sont cependant nettement plus nombreux : 16,13% d’arguments « contre », 24,66% de soutien aux « contre » versus 4,30% d’arguments « pour » et 5,48% de soutiens aux « pour ».

Femmes en résistance

Paul Sugy, « Non aux bébés sur catalogue! », Causeur, 09/06/2018.

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Trois femmes en croisade contre le marché des ventres. Dans leurs essais respectifs, Marianne Durano, Aude Mirkovic et Blanche Streb s’élèvent contre l’aliénation du corps féminin, que les progrès de la science et le désir d’enfant réduisent de plus en plus à sa fonction reproductrice. Pour une écologie vraiment humaine, tournons le dos à la reproduction artificielle.

Dans ces années un peu folles où les pères ne sont plus toujours à la mode, certaines femmes refusent de faire un bébé toutes seules. Marianne Durano, Aude Mirkovic et Blanche Streb ne sortent pas de la chanson de Jean-Jacques Goldman mais de la société civile. Elles sont femmes, épouses, mères, engagées ; elles sont titulaires d’une agrégation ou d’un doctorat, donnent des conférences. Et, depuis quelques mois, elles sont dans toutes les bonnes librairies : trois essais inquiets et corrosifs, trois ouvrages qui offrent une mise en perspective des enjeux soulevés par les états généraux de la bioéthique, au cours desquels a été débattue l’ouverture de la PMA.

L’amour, c’est mieux à deux

Et l’élargissement de la procréation médicalement assistée à toutes les femmes ne leur paraît pas une bonne idée. Mais alors, pas du tout… Durano, Mirkovic et Streb jugent d’abord que l’amour, c’est mieux à deux. « La fonction de reproduction est la seule fonction du corps humain qui se vit dans l’altérité sexuelle », écrit Blanche Streb. « Maintenant, regrette cette docteure en pharmacie, le désir d’enfant tend à s’individualiser, comme si la reproduction était un attribut de la personne elle-même. » Et de constater que lors de l’irruption de la technique dans le domaine de la procréation, en particulier avec la PMA, « la procréation s’est, petit à petit, coupée du corps du père et de la mère » : or ce passage « de la couette à l’éprouvette » est non seulement moins bio, mais aussi inévitablement moins glamour.

Avec cette individualisation de la procréation, c’est l’exclusion du père qui les inquiète. D’autant que dans le cadre d’un enfant conçu d’une PMA effectuée par une femme qui ne vit pas en couple avec un homme, « l’effacement du père ne serait plus le résultat de la malchance et des hasards de la vie mais la conséquence d’un choix délibéré de la mère », constate Aude Mirkovic.

Et le droit au père?

Et la juriste de s’appuyer sur les nombreux témoignages qu’elle a recueillis auprès de personnes, nées d’un don de gamètes anonymes ou sous X, qui ne connaissent pas leurs vrais parents : les souffrances qu’ils expriment conduisent Aude Mirkovic à juger que la « PMA sans père » entre en contradiction avec les droits de l’enfant. Droits que la France s’est pourtant engagée de protéger en ratifiant, en 1990, la Convention internationale des droits de l’enfant, laquelle énonce en son article 7, alinéa 1, un « droit à connaître ses parents et être élevés par eux ».

Ce droit de l’enfant, elles l’opposent souvent à l’apparition d’un « droit à l’enfant », c’est-à-dire ce que Blanche Streb définit comme « l’ère de l’enfant si je veux, quand je veux ». Loin d’elle l’idée cependant de mépriser le désir d’enfant ressenti par de nombreuses femmes, à l’origine de nouvelles revendications qui ont suscité tant de débats lors de la consultation bioéthique : « le désir d’avoir un enfant est le désir le plus naturel, l’un des plus forts qui soit » ajoute-t-elle. Mais l’enjeu lui paraît trop grand : l’effacement de la généalogie et du lien biologique au profit d’une origine artificielle, qui plus est privée de toute branche paternelle, empêche un enfant « d’être complètement lui-même, et non ce que d’autres ont voulu qu’il soit. »

Tout le pouvoir aux médecins

Nos trois essayistes s’inquiètent encore de l’apparition d’un véritable marché de la procréation, qui n’est pour elles rien d’autre qu’un marché d’humains… dans un pays qui interdit la vente d’organes. Mais pour combien de temps ? Citant le Conseil consultatif national d’éthique (CCNE), Aude Mirkovic rappelle ainsi que « la rareté des ressources biologiques » rend de plus en plus probable le risque d’une marchandisation du don de gamètes. Faut-il s’en étonner, alors que le président du CCNE lui-même, Jean-François Delfraissy, avait de toute manière déclaré dans une interview que « les lignes rouges sont relatives, elles aussi » ? L’incitation au don de gamètes, observe Marianne Durano, dissimule sous des slogans racoleurs (« devenez donneuse de bonheur ») combien est lourd le don d’ovocytes pour une femme. Et de s’inquiéter elle aussi de la marchandisation de l’humain : « le marché des gamètes est le Far West de la médecine de reproduction ». A qui profite le crime ? Selon Aude Mirkovic, « la PMA est une activité valorisante et confortable pour les médecins : ils ont affaire à des patients dont la vie n’est pas en danger, ce qui permet une planification des actes pour un confort d’emploi du temps et un profit maximum ». Médecins dont on rappellera qu’ils étaient surreprésentés lors des conférences organisées à l’occasion des états généraux de la bioéthique…

La face sombre de la révolution sexuelle

En cause aussi, et peut-être surtout, une révolution sexuelle dont nos trois auteurs remettent aujourd’hui en question les conséquences. À commencer par la contraception, responsable pour Blanche Streb d’une « dissociation entre la sexualité et la procréation ». Nous y voilà : c’est finalement « l’aliénation technique du corps féminin », qui est en cause pour Marianne Durano, ce technicisme qui « interdit toute réflexion sur la technique elle-même » au nom du « mythe de la neutralité de la technique ». Elle dénonce dans son livre cette désappropriation de son propre corps par la science, qu’elle juge être une nouvelle forme de violence faite aux femmes, bien que plus discrète et plus tue que celles dénoncées par les féministes du tweet. Ce qui l’a poussée à écrire ce livre, qui est plus encore un témoignage personnel qu’un essai pamphlétaire, c’est cette impression que la femme est devenue « un être désincarné », dont l’acceptabilité sociale est conditionnée par sa capacité à être autre chose que son corps… au risque d’invisibiliser ce dernier : « notre corps n’est pas seulement un inconnu, c’est un intrus ». Contre la domination technique du corps féminin et l’irruption du corps médical dans sa plus stricte intimité, cette professeure de philosophie refuse obstinément la honte : elle lui préfère l’émerveillement devant le corps féminin et la vie naissante.

Cet émerveillement ressemble à s’y méprendre à celui de Blanche Streb devant les connaissances acquises par l’homme sur la procréation. Mais celle qui a également dressé la (très longue) liste des dérives technicistes qui menacent l’authenticité de la procréation humaine, de la FIV à trois parents aux embryons génétiquement modifiés, redoute l’eugénisme que permettent ces techniques. Et il n’est plus question de science-fiction : le « monde des meilleurs », qui est bien loin d’être le meilleur des mondes, est déjà là : « il est possible de choisir sur catalogue des donneurs d’ovules ou de sperme, en feuilletant leurs caractéristiques physiques, psychologiques, sociales, leurs loisirs, leur religion ou leurs goûts culinaires » constate-t-elle amèrement, avant de demander combien de temps il faudra pour pouvoir choisir un jour les embryons de la même manière, et plus seulement les gamètes.

Le transhumanisme qui vient

Derrière cette inquiétude, on discerne en creux le spectre du transhumanisme et d’un rapport vicié entre l’homme et sa propre technique. Face à ce risque, c’est au contraire une « éthique du don », opposée à la tentation individualiste de toute-puissance, que prône Blanche Streb, citant les inquiétudes d’un Hans Jonas face au progrès technique. Il s’agit de repenser à nouveau frais le sens du mot « progrès » : en s’autolimitant pour mieux se préserver, l’homme pourrait voir au contraire dans le « principe vulnérabilité » la racine d’une nouvelle forme de progrès humain, qui ne dépasse pas l’homme mais qui le replace au centre de l’éthique.

À ce stade, conclut Marianne Durano, « le féminisme devrait être un écologisme, parce que les équilibres qui sont les plus menacés, ce sont d’abord les nôtres. » Le corps féminin, son ventre comme le reste, devient alors la première des « ZAD »…

Un archevêque au créneau

Camille Lecuit, « La question de la filiation est essentielle pour l’avenir de notre civilisation », Le Point, 10/06/2018.

Mgr Michel AUPETIT

Le nouvel archevêque de Paris, monseigneur Aupetit, alerte le gouvernement sur les bouleversements engendrés par une révision des lois de bioéthique. Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a remis mardi 5 juin son rapport de synthèse à la suite des états généraux de la bioéthique. Un appel à la participation citoyenne lancé en janvier dernier, auquel les catholiques ont largement répondu. Le nouvel archevêque de Paris et ancien médecin, monseigneur Aupetit, a été consulté, notamment lors d’un dîner à l’Élysée sur la question de la fin de vie. Il rappelle que sur tous ces sujets l’Église doit s’exprimer avec des arguments « fondés en raison ». Et non pas sur la seule base de la foi.

Le Point.fr : Alors que le CCNE vient de remettre sa synthèse des États Généraux de la Bioéthique, quelles conclusions tirez-vous de cette phase de consultation nationale ?

Monseigneur Aupetit : La dernière loi de bioéthique de 2011 prévoyait une réévaluation au bout de sept ans sans qu’il s’agisse nécessairement d’une révision. Le gouvernement a voulu une large consultation de l’ensemble des Français par des états généraux. La question posée m’apparaît très importante, car elle situe exactement les enjeux : « quelle société voulons-nous » ? Il me semble très heureux que tout le monde ait pu s’exprimer, car les décisions qui seront prises vont avoir des conséquences durables sur nos façons de vivre et les valeurs qui les sous-tendent. Nous sommes, en effet, à la croisée des chemins entre deux visions sociétales. D’un côté, une société basée sur la fraternité où la personne est qualifiée par les relations qu’elle entretient avec autrui. Dans cette situation, la loi protège les plus vulnérables. D’un autre côté, une société individualiste où chacun revendique une autonomie. Dans ce cas, la loi s’ajuste au désir individuel avec le risque de revenir au droit du plus fort, du plus riche ou du plus puissant. Bien sûr, nous défendons une société fraternelle qui constitue encore l’humus de notre civilisation. Les débats ont été très ardents même si l’on peut regretter que l’ensemble de nos concitoyens n’ait pas mesuré l’importance des enjeux.

  • Si la synthèse du CCNE laisse apparaître que la PMA ne fait pas l’unanimité, plusieurs indices peuvent laisser présager l’intention du gouvernement de l’ouvrir à toutes les femmes, conformément au programme du président de la République. Quelles conclusions cela vous inspire-t-il ?

Il n’y a aucun consensus et d’importantes réserves ont été émises. Nombreux sont ceux qui se sont exprimés et il serait dommage de réduire la parole d’un si grand nombre à une simple mobilisation de « militants ». Lorsqu’il n’y a aucun consensus, ne faut-il pas adopter un principe de précaution ? Le président de la République a dit ne pas vouloir avancer en force, j’espère que le gouvernement et le Parlement sauront entendre les vives réserves qui se sont exprimées. Nous continuerons de faire entendre notre voix pour que notre société ne soit pas fondée sur la somme de désirs individuels, mais sur le Bien commun. Et la question de la filiation est essentielle pour l’avenir de notre civilisation.

  • Vous étiez présent lors du dîner organisé en février dernier à l’Élysée, au sujet de la fin de vie. Dans quel climat celui-ci s’est-il déroulé ? Ces échanges ont-ils été fructueux ?

Le climat était tout à fait cordial entre les personnes présentes, pourtant d’opinions diamétralement opposées. Le président de la République a interrogé successivement chacun des convives, qui ont eu largement le temps de s’exprimer. Tout d’abord, les médecins et les personnels soignants en charge des malades en fin de vie. Puis, la parole fut donnée aux philosophes pour terminer par les représentants des religions. Il est difficile d’évaluer le fruit de cette consultation et l’impact les différents arguments sur nos gouvernants.

  • Lors de ce dîner, vous êtes-vous exprimé davantage en tant que médecin ou en tant qu’archevêque de Paris, représentant de l’institution religieuse catholique ?

Je me suis exprimé avec des arguments fondés en raison, seule façon de toucher l’intelligence et le cœur. J’ai insisté sur l’extraordinaire amélioration des fins de vie en France. Dans les années 1970, lorsque j’étais étudiant dans les hôpitaux, les patients qui ne pouvaient plus être accessibles à la thérapie étaient souvent abandonnés avec des antalgiques mineurs et des soins minimums. La formidable extension des soins palliatifs a permis une véritable réponse à la douleur de ces patients et une réelle prise en charge de la fin de vie. Contrairement à ce que l’on entend, on meurt beaucoup mieux en France aujourd’hui qu’il y a 40 ans. Ensuite, je me suis exprimé sur le plan philosophique en montrant que la dignité humaine tient à sa nature propre, comme l’affirme la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle ne dépend pas de son état de dépendance ou de fragilité. On meurt toujours dans la dignité quand la société est capable de vous accompagner parce que vous êtes précieux à ses yeux. À tout cela, l’archevêque de Paris ajouterait seulement que la dignité tient aussi à la transcendance qui habite la conscience de l’humanité depuis toujours.

  • Le président de la République vous semble-t-il à l’écoute de l’Église ? Et de ses arguments concernant les questions bioéthiques ?

Le président écoute chacun de nos arguments avec sérieux. Cela est vrai aussi de ceux qui ne pensent pas comme nous. Son discours au collège des Bernardins a montré qu’il ne considérait pas l’Église comme une quantité négligeable et qu’il reconnaissait son œuvre civilisatrice pour la France au cours des siècles.

  • Sur les questions de PMA et fin de vie, qui préoccupent particulièrement les Français, son avis vous paraît-il tranché ?

Je n’ai pas la faculté de lire dans les consciences, aussi je ne pourrais pas dire s’il a un avis tranché. Dans son programme présidentiel, il avait bien programmé le vote de la PMA qui ne serait pas seulement destinée aux personnes atteintes d’infertilité, mais qui répondrait également un « désir sociétal d’enfant ». La question qui se pose alors est celle-ci : « le désir d’enfant est-il plus important que le droit de l’enfant » ? La Déclaration des droits de l’enfant à l’ONU a déjà répondu non à cette question. Sur la fin de vie, qui ne faisait pas partie du programme des états généraux, le président m’a paru très prudent.

  • Vous avez rencontré le Premier ministre Édouard Philippe, le 18 avril dernier. Que retirez-vous de cet échange ?

Nous n’avons pas parlé que de bioéthique. Sur ce sujet, le Premier ministre m’a semblé en retrait sur la question de la fin de vie, malgré la pression de certains députés de sa majorité. Pour les autres questions, il m’a écouté avec bienveillance, mais je ne suis pas sûr de l’avoir convaincu.

  • L’engagement de l’Église dans le cadre de la révision des lois de bioéthique s’est-il arrêté en même temps que la phase de consultation générale menée par le CCNE ? Sinon, comment se poursuivra-t-il ?

Les chrétiens en général et les catholiques en particulier n’ont pas attendu les états généraux pour s’exprimer sur ce sujet crucial. À l’occasion de ces états généraux, nous avons voulu participer largement au débat et donner un argumentaire sérieux aux fidèles et à toutes les personnes de bonne volonté. La diffusion de plus de 100 000 petits livrets sur le diocèse de Paris et le travail fait par la Conférence des évêques qui publiera un livre en juin participent de ce dialogue. À Paris, nous continuons les soirées d’information où nous faisons intervenir des personnes spécialisées dans ce domaine. Ce travail, bien sûr, ne s’arrêtera pas avec la fin de la consultation. Il continuera même après le vote des lois, car, si nous obéissons aux lois de notre pays, nous devons toujours continuer d’éclairer les consciences de nos concitoyens.